En 2020, le monde a connu une récession historique. L’arrêt de la croissance de la productivité et la chute vertigineuse de la demande ont affolé l’économie mondiale et les plateformes boursières, au point de faire passer en négatif le prix du baril de pétrole, à -36.7 $ le 20 Avril 2020. Cette même année, une région à fort dynamisme économique comme l’Union Européenne, hormis l’Irlande et le Luxembourg, a vu l’ensemble de ses pays membres connaître une variation extraordinaire de leur PIB, allant de -3% a -11%. De plus, l’économie soudainement stoppée par l’émergence du Covid-19, a fait exploser le chômage à l’international, ce qui a renforcé la précarité ou aggravé les déficits publics liés à la distribution d’aides sociales. En France, le chômage partiel et les prêts garantis par l’état pour compenser les pertes de chiffre d’affaires, s’élèverait à 55,5 milliards d’euros fin 2020 puis 65,2 milliards d’euros fin 2021, selon les estimations.
Une fois levé, le choix de cette protection éphémère basée sur un endettement massif, risque de peser lourd sur une économie de plus en plus fragile. D’ailleurs on commence à apercevoir l’une des premières conséquences de cette gestion de crise : L’inflation. Pour 2022, la banque de France annonce une augmentation des prix à hauteur des 4 %, une hausse entachée par une guerre en Ukraine qui est en train de faire exploser la valeur des biens de premières nécessités, notamment le blé, le gaz et le pétrole dont le prix du baril a encore disjoncté, pour atteindre en mars 2022 un pic avoisinant les 139 $. En plus de soutenir l’inflation récente des prix de l’alimentation et des énergies, le conflit armé Russo-ukrainien devrait amplifier cette tendance et être à la base d’une crise énergétique mondiale.
Une crise économique d’ampleur se fait donc sentir et risque d’être accentuée par le niveau d’endettement mondial engendré par le système capitaliste. La CNUCED nous avait déjà mis en garde en 2018 contre la vulnérabilité des économies nationales face à la dette mondiale qui avoisinait les 200 000 Milliards de dollars soit 220 % du PIB mondial. Depuis, l’écart s’est creusé, pour atteindre en 2020 le record des 226 000 Milliards de dollars soit 256 % du PIB mondial. Certains pays émergents font déjà les frais de ce lourd fardeau. L’augmentation de leur dette publique auprès du FMI, la spéculation, la dollarisation de leur monnaie, ainsi que les politiques agressives du libre-échange, ont renforcé leurs soumissions aux capitaux des puissances occidentales. Leurs sources de profits se retrouvent pillées ce qui ne favorise pas une économie intérieure solide. Ainsi, à la moindre inflexion des marchés mondiaux dont ils sont dépendants, ces pays sont susceptibles de s’effondrer comme un château de cartes.
Cette stratégie de domination, imposée par des politiques économiques et financières internationales colonialistes, est également transposable au sein même des pays riches. La politique monétaire de la BCE dirigée vers les banques lors des premiers confinements en est un bon exemple. Ne faisant pas l’unanimité, elle a nourri de nombreux débats en France. Dans le camp des opposants, Gaël Giraud, économiste et directeur des recherches au CNRS, expliquait que cette politique monétaire visait à soutenir le capital plutôt que la demande et permettait de sauver les banques mais pas l’emploi. De plus, elle risquait de favoriser un nouveau cycle d’austérité budgétaire et inflationniste du fait d’un endettement massif. Aussi, Jezabel Couppet-Soubeyran. économiste et enseignante, pensaient qu’il aurait été préférable de rediriger cette création de monnaie vers l’économie réelle afin que les ménages relancent l’activité par la consommation.
À l’inverse, à l’image de Geoffroy Roux de Bézieux, grand protecteur du capital et des investisseurs, favorable aux directives prises par la BCE, le Président du Medef souhaitait relancer la croissance par l’augmentation du temps de travail, « Il faudra bien se poser la question tôt ou tard du temps de travail, des jours fériés et des congés payés pour accompagner la reprise et faciliter, en travaillant un peu plus, la création de croissance supplémentaire ». Une intervention datée d’avril 2020 allant de pair avec la volonté féroce d’Emmanuel Macron à vouloir reporter l’âge légal de départ à la retraite à 65 ans. Crise ou non, ces hauts-dirigeants pensent que le seul moyen à notre disposition pour soutenir la croissance est de travailler plus sans avoir recours à un système d’imposition plus redistributif, certainement trop douloureux pour les foyers les plus riches.
Cet affrontement des idées, entre politiques protectrices de l’économie réelle contre celles favorables au monde de la finance, s’est aujourd’hui davantage radicalisé, notamment en raison de l’aggravation de la situation économique et sociale depuis la crise des subprimes. Cette dualité est d’autant plus marquée qu’elle dissimule la dure réalité de ce que l’on pourrait nommer « une guerre économique ». Une nouvelle forme de lutte des classes, inlassablement guidée par un système économique inégalitaire. Ce rapport de force voit s’opposer pays riches occidentaux et pays émergents sous asservissement financier, ou encore, pouvoirs dominants telles que les banques, gouvernements et multinationales face aux « sans-dents » qui produisent et consomment. Le milliardaire Warren Buffet l’affirmait lui-même, sur le plateau de CNN, il y a quelques années : « c’est ma classe, la classe des riches, qui mène cette guerre et qui est en train de la gagner »
Cet état de guerre invisible dont les crises économiques révèlent l’existence, couve une crise sociale profonde, qui pour de nombreux pays émergents, a eu des conséquences terribles. Pourquoi au Liban ou en Argentine, les distributeurs et vitrines de banques ont-ils été vandalisés ? Pourquoi le 10 mars 2022 à Buenos Aires les manifestants se sont-ils insurgés devant le congrès contre l’accord conclu avec le FMI ? Pour quelles raisons les Vénézuéliens ont multiplié les émeutes et les tentatives de coup d’état depuis le début des années 2000 ? C’est parce que les instances économiques colonialistes ont réussi à domestiquer les pouvoirs en place, à participer à la faillite de ces pays et à la mise à genoux de leur peuple. Prenons conscience des dérives et indignons-nous, avant qu’une future crise économique ne déclenche une véritable guerre mondiale. « Prenez le relais, indignez-vous ! Les responsables politiques, économiques, intellectuels et l’ensembles de la société ne doivent pas démissionner, ni se laisser impressionner par l’actuelle dictature internationale des marchés financiers qui menace la paix et la démocratie ». Stéphane Hessel
