L’éveil du dragon, partie II : Préserver l’harmonie sociale
Si la Chine s'est fixé l'objectif de s'imposer au monde d'ici 2049, elle doit impérativement garder le contrôle sur son territoire afin d’assurer la grande concorde de son peuple pour atteindre cette ambition d'état. Pour la République populaire, préserver l'harmonie sociale devient alors un enjeu majeur, quitte à faire preuve d'autorité.

Afin de tenir son objectif de devenir la première puissance mondiale à l’horizon 2049, année du centenaire de la République Populaire de Chine, l’empire du milieu doit avancer uni vers ce qui s’apparente être le projet commun de toute une nation. Même si, ces dernières années, la presse occidentale a tenté à maintes reprises d’entacher la politique autoritaire menée en Chine, elle ne semble pas avoir réussi à inquiéter le Parti Communiste régent. Bien au contraire, le pouvoir omnipotent continue d’appliquer, en toute sérénité, son idéologie proche du totalitarisme. Cette doctrine jugée nécessaire par le parti-état doit assurer l’harmonie sociale de la société mais aussi, et surtout, sa postérité.

Cependant, façonner la grande concorde de tout un peuple n’est pas chose aisée. Néanmoins, dans des régimes comme celui de Xi Jinping, il est opportun d’user de méthodes coercitives, dans l’idée d’éradiquer toute action allant à l’encontre des intérêts communs établis par le Parti. Fondamentalement peu apprécié en démocratie, l’usage de la contrainte se trouve être parfois, au regard de la Chine, un levier efficace sur lequel s’appuyer. En témoigne l’affaire récente de la joueuse professionnelle nationale de tennis, Peng Shuai. Après avoir accusé de viol l’ancien numéro sept du régime, le 2 novembre dernier, la sportive de haut niveau a subitement disparu des écrans. Les médias chinois ont tenté, quelques semaines plus tard, d’étouffer la polémique par une mise en scène fumeuse. En réalité, les dernières apparitions de Peng Shuai, n’ont en aucun cas levé les doutes quant à son bien-être et sa capacité à communiquer sans censure ni coercition. Ce fait divers des plus surprenants, digne d’un scénario d’espionnage, est pourtant loin d’être un événement isolé en Chine. La célèbre actrice Zhao Wei, l’artiste Ai Weiwei, le milliardaire Whitney Duan, le magnat de l’immobilier Ren Zhiqiang et même le fondateur d’Alibaba Jack Ma, ont tous déjà subi ce processus de dissuasion, après avoir tenu des propos dérangeants ou avoir intenté de nuire au Parti Communiste Chinois (PCC). Personne d’influence ou citoyen lambda, artisan précaire ou puissante multinationale, nul ne doit faire de l’ombre à Pékin.

Pour exemple, en 2020, en condamnant Alibaba à une amende record de 2,3 milliards d’euros pour abus de position dominante, le gouvernement au pouvoir a rappelé à l’ensemble de ses grandes entreprises, qu’elles aussi, étaient conviées à se soumettre aux directives du Parti. D’autant plus, quand elles évoluent dans un secteur aussi stratégique que celui du numérique. Si ces compagnies ont été projetées au sommet de l’économie du pays grâce à des politiques leur garantissant l’exclusivité sur leur territoire, c’est avant tout pour servir de contrepoids aux GAFAM américaines et ainsi devenir les grandes gestionnaires des milliards de données qu’elles produisent, et non pas pour être l’apanage des plus grandes fortunes du pays.

Pour le PCC, il est primordial de s’assurer une collaboration étroite avec l’empire de la high-tech. En effet, les flux immenses de données, entièrement digitalisés, en leur possession, vont lui permettre de révolutionner son modèle social. En consolidant d’énormes bases de données, en archivant des millions de profils personnelles, en déployant des centaines de millions de caméras à reconnaissance faciale à travers le pays, la Chine sera en passe de généraliser son système de « crédit social ». Ce système de notation théorisé par le professeur Lin Junyue engendrera alors le premier régime totalitaire numérique, dans lequel les bons et les mauvais citoyens seront jugés par rapport à leur situation financière, habitude de consommation, carrière professionnelle, comportement sur les réseaux sociaux, etc. Au sein de cette nouvelle société toute action sera passée au crible. L’objectif premier étant d’éloigner la population de toute dissidence, de museler les « mauvais payeurs » ou individus déviant, voir de les ostraciser en diminuant leurs droits et libertés, et dans un second temps, de préserver ceux qui joueront le jeu. Le professeur Lin Junyue pense avoir initié une bonne méthode technologique. Il encourage même que cette dernière soit expérimentée dans un pays occidental, et notamment en France : « Je trouve que la France devrait vite adopter notre système de crédit social, elle pourrait régler ses mouvements sociaux. (…) Si la France avait eu le système de « crédit social », il n’y aurait jamais eu les Gilets Jaunes ». De son point de vu, il est vrai que lorsqu’on est citoyen d’un pays autoritaire comme la Chine, il semble préférable de prévenir tout mouvements sociaux plutôt que d’être obligé d’employer la force pour y mettre un terme.

En effet, depuis sa proclamation en 1949, la République populaire n’a eu de cesse d’utiliser la fermeté dans le but de canaliser tout acte de rébellion. Le sentiment de crainte plane sur la société et le drame de la place de Tian’anmen qui s’est déroulé au printemps 1989 hante encore les esprits. Les centaines d’étudiants fusillés par les troupes chinoises ce jour-là, ont permis de montrer à toute une nation ce qu’il en couterait de réclamer davantage de liberté d’expression et le droit de manifester. Cette tragédie a constitué un point d’encrage pour l’autoritarisme chinois, légitimant par la suite les actes répressifs commis dans les régions autonomes du Tibet et du Xinjiang. Ces provinces ont sérieusement pâti de la volonté d’unification piloté par la République populaire. Cette politique a provoqué une épuration ethnique sans précédent. On parle même de génocide. Au Tibet, le bilan fait état d’1.2 millions de morts, de 80 000 moines exilés à l’étranger, sans oublier la destruction de la quasi-totalité des temples et lieux de cultes. La population tibétaine, aussi noble et pacifique soit-elle et en dépit de sa tentative de résistance, a été entièrement sinisée. Cette stratégie agressive à l’égard de ses opposants, marque de fabrique du PCC, s’est ensuite répercutée à la province de Xinjiang. C’est à partir de 2016 que la construction de camps de déradicalisation, censés interner des cibles potentielles d’acte terroriste, s’est accélérée. Il s’opèrerait, dans la région, diverses formes de répression visant à éradiquer la minorité turcophone musulmane ouïghour. C’est 1 à 3 millions de ouïghours qui seraient actuellement parqués et près de 10 millions sous surveillance rapprochée. On suppose également l’utilisation de sévices infligés allant à l’encontre de la dignité humaine et du respect des droits de l’homme : Tortures, arrestations aléatoires, campagne de « rééducation », travail forcé, violences sexuelles, prélèvement d’organes, stérilisations et avortements massifs sous la contrainte, etc. Voici, à présent, à quoi ressemble le quotidien de la population réprimée du Xinjiang.

L’opposition ne plaît pas à pékin qu’elle soit religieuse, communautaire, démocratique ou libertaire, rien ne doit freiner les ambitions du Parti-État. Pour le gouvernement chinois il est impératif de garder le contrôle, à la fois sur sa société mais aussi sur l’ensemble des domaines de développement stratégiques qui la compose. Prête à enfreindre les droits humains et à devenir extrêmement intrusive si il le faut, la République populaire a fait le choix de la répression pour maintenir la paix et la stabilité sur son territoire. Tant qu’elle respectera le « contrat social » garanti envers sa population, la Chine s’évitera tous risques d’exposition à d’éventuelles mouvements insurrectionnels. De plus, ce contexte social tend à consolider son modèle autoritaire au point d’envisager son exportation au-delà de ses frontières. C’est ce que laisse supposer les opérations d’influences menées dans la région indépendante de Hong-Kong et contre l’état insulaire de Taïwan, ainsi que les tentatives de séductions dirigées à l’égard du Canada, du Chili, du Cambodge, du Sri Lanka et de la Pologne, visant à diffuser le révolutionnaire système du crédit social. Éveillé, le dragon menace…

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