Voilà désormais plus d’1 mois que le Théâtre de l’Odéon à Paris est occupé. Ce lieu, symbole de l’opposition contre les différentes tentatives de réformes du régime des intermittents, avait déjà été investi en mai 68, en 1992 et en 2016. Repris depuis le 4 Mars dernier, l’Odéon a déclenché un mouvement d’envahissement des lieux culturels partout en France. La vague d’occupation commence à prendre de l’ampleur et près d’une centaine de théâtres, comédies, opéras, scènes musicales ont rejoint la mobilisation.
Les Intermittents du spectacle ont peur. Comment cumuler les 507 heures par an nécessaires pour être indemnisé s’il est impossible de travailler ? Leur statut précaire, conjugué à la prolongation de la crise sanitaire et à la nouvelle réforme des Assedic, prévue pour juillet prochain, a réveillé leur inquiétude. Les mécontents sont nombreux et leurs revendications sont claires, ils souhaitent : la réouverture des lieux culturels fermés depuis fin octobre et la prolongation de l’année blanche. Cette dernière permettrait de bénéficier des allocations chômage jusqu’au 31 août et ainsi, de tenir financièrement tout en sachant que l’année 2021 s’annonce plus compliquée que la précédente. Aussi, ils aspirent à l’élargissement des aides à tous les travailleurs précaires et saisonniers, ainsi que le retrait de la réforme de l’assurance-chômage. Pour le monde du spectacle, ce sont des centaines de milliers d’individus exposés qui partagent aujourd’hui l’angoisse du basculement vers la précarité si l’année blanche n’est pas reconduite.
Toutefois, ce cri d’alerte a fait écho. Le vendredi 12 mars lors de la cérémonie des Césars, en soutien aux occupants de l’Odéon, l’actrice Corinne Masiero face au pare-terre d’acteurs du cinéma français, se met entièrement à nue et dénonce une culture à poil ! Son coup de gueule n’est pas passé inaperçu et a fortement été relayé sur les réseaux. L’impact est fort et pousse les organisateurs de festivals à suivre la mobilisation, ils lancent à leur tour le lundi 22 mars l’hashtag #DeboutLesFestivals. Eux aussi font part de leur opposition aux règles sanitaires annoncées par la ministre de la Culture, Roselyne Bachelot, le 18 février dernier, dans le cadre du maintien des évènements malgré le contexte de crise du coronavirus. Il en découle les règles suivantes : 5 000 personnes maximum par jour admises dans l’enceinte, les distanciations sociales doivent être respectées, le port du masque est obligatoire et les spectateurs devront rester assis. Comme prévu, les décisions prises par le ministère ne font pas l’unanimité et ont provoqué la colère des professionnels du milieu. Ces derniers appellent le gouvernement à revenir en priorité sur la contrainte d’accueillir le public assis, jugée nuisible à l’esprit même des festivals. À cause de ces mesures, les annulations vont s’enchainer dans les semaines à venir, les Solidays, le Hellfest et les Eurockéennes de Belfort ont déjà abdiqué.
Cependant, le monde du spectacle a le pouvoir de faire pression. Lors du premier confinement, les pétitions alertant les pouvoirs publics des dangers d’une déflagration sociale, avaient récolté suffisamment de signatures pour obtenir la fameuse « année blanche ». De plus, les intermittents ont le soutien de leur public. En effet, de l’autre côté du rideau, les spectateurs en ont marre. Il y a un réel besoin de se cultiver, de se changer les idées au travers des spectacles et mises en scènes. Un monde sans culture est dur à vivre. Pour certains, les moments de détente ont disparu… Plus de longues balades aux musées, d’instant lecture ou de débat dans les cafés, bars, bibliothèques, plus de grands moments de découvertes et d’émotions véhiculés par les scènes de théâtres, opéras ou salles de concerts. Cette suppression soudaine de l’accès à ces moyens de consommer l’art agit négativement sur le psychisme, elle isole puis éradique toute réflexion ou expression individuelle et collective au profit des écrans digitaux. En effet, face aux privations, les pratiques ont changé. Les livres numériques, les offres culturelles en ligne et les plateformes de streaming comme Netflix ont été les principaux palliatifs. Cependant, il n’y a rien à faire, pour les amoureux de la culture, le ressenti n’est pas le même face à une image, l’écran ne transmet pas la même émotion, ne comble pas le manque.
Pour le moment, la culture fait partie des grandes sacrifiées de la pandémie, ceux que l’on appelle les « non-essentiel ». Mais pourquoi un tel acharnement ? Les commerces, écoles, gares, métros, trains, entreprises ont continué d’avoir des flux et pas les théâtres, cinémas, opéras et musées, alors qu’il serait facile d’instaurer une distanciation sociale. Les occupants de l’Odéon risquent de ne rien lâcher, ils s’organisent même pour converger les luttes, notamment en liant le sort des intermittents du spectacle à ceux des intermittents de l’emploi, eux aussi menacés par la réforme annoncée de l’assurance-chômage qui devrait être mise en place au 1er juillet prochain. 1.15 millions de chômeurs tous secteurs confondus risquent de pâtir de ce nouveau calcul des allocations. En ces temps difficiles, la solidarité parait être l’une des réponses les plus solides si l’on souhaite éviter le drame d’une précarité généralisée. Prenons conscience de l’importance de la culture et du mouvement qu’elle est en train d’initié. « No Culture, No future ».
