Depuis ce samedi, on connait enfin le nom du 46ème Président des Etats-Unis. Les élections se sont éternisées et ont vu les démocrates s’imposer. Cependant, avec un Trump qui joue les troubles fête, la victoire de Joe Biden va-t-elle réellement apaiser les tensions qui règnent aux Etats-Unis ? Dans un communiqué diffusé samedi, il a d’ailleurs contesté la victoire de son rival en l’accusant de se « précipiter pour se présenter faussement comme le vainqueur », tout en ajoutant : « cette élection est loin d’être terminée ». Comme prévu, le candidat républicain respecte sa stratégie : « Créer le chaos est le dernier espoir de Donald Trump pour remporter la présidentielle », affirme Denis Lacorne, Directeur de recherche au Centre de Recherches Internationales (CERI)
Du fait de la pandémie, près de 64 millions d’Américains auraient voté par correspondance en 2020, soit le double de ce qui avait été observé en 2016. Trump saute sur l’occasion pour y voir l’éventualité d’une fraude massive lors du dépouillement et il accuse les démocrates de chercher à lui voler l’élection. En plus de sa tentative de sabotage, il tente de s’appuyer sur ses partisans et appelle ses plus loyaux supporters à « contre-attaquer » les troupes de gauche. Ce n’est pas la première fois que le président américain appelle à la violence. Il s’était vanté un jour, de pouvoir tirer sur quelqu’un sur la 5ème avenue en toute impunité, sans perdre le soutien de ses supporters. Pas étonnant de la part d’un président méprisant, prompt à l’invective et à l’injure. Cependant, ce genre de propos paraissent extrêmement dangereux quand on connait le clivage profond entre les minorités ethniques et une population blanche en majeure partie conservatrice.
D’un côté, des foulesqui ont fait de Trump leur surhomme, composées parmi les plus radicaux : d’évangéliques complètement hors sol, d’une milice armée qui prépare une guerre civile, de groupes racistes, violents et nationalistes (ALT-Right, Patriot Prayer, Proud Boys, etc.) et enfin des suprémacistes blancs rêvant du Ku Klux Klan. Ces populations fortement influençables sont noyées par la désinformation et se radicalisent auprès de mouvements complotistes tel Qanon.
Face à eux, les classes laissées à l’abandon depuis des décennie et fortement ciblées par le système de justice criminelle et carcérale : les immigrés et les descendants d’esclaves. Ces derniers, sortent tout juste d’une ségrégation qui aura duré près d’un siècle et qui a laissé des traces dans la manière de « vivre ensemble » aux Etats-Unis. Par exemple, l’Oregon a interdit jusqu’au XXème siècle aux Noirs de s’installer dans son Etat. Cette période est parfaitement expliquée et démontrée dans le documentaire Netflix « 13th ». Aussi, le mouvement Black Lives Matter, né en 2013 au sein de la communauté afro-américaine et soutenu désormais mondialement, milite contre ce racisme systémique envers les Noirs. Ce dernier a pris des proportions considérables au cours de l’été 2020, à la suite des décès successifs de George Floyd, Rayshard Brooks et Jacob Blake, tous, abattus par des policiers américains blancs. De ce côté aussi, les mouvements radicaux gauches sont prêts à agir et appellent déjà à la mobilisation dans toutes les villes des Etats-Unis dans le cas où Trump contesterait le résultat des élections.
L’alerte est bien là et la fracture sociale est très sérieuse. On évoque même l’éventualité d’une « guerre civile ». Au lendemain des élections, les commerces de différentes villes américaines se barricadent, craignant les émeutes. De plus, la vente d’armes a largement augmenté cette année. Selon la police fédérale, 2.3 millions d’armes par mois en moyenne en 2019 ont été vendues contre près de 4 millions pour le mois de juin 2020, un record historique. S’ajoute à cela le fait qu’environ 40% des achats d’armes à feu réalisés cette année ont été effectués par des personnes qui s’en procuraient pour la première fois. On comptabiliserait entre 5 et 10 millions de nouveaux propriétaires et ces nouveaux acquéreurs seraient pour la majorité Afro-Américain. Les professionnels du secteur estiment que la conjonction de l’élection, de la pandémie et des manifestations antiracistes ont alimenté un fort sentiment d’insécurité. La population Américaine, notamment au cours des 20 dernières années, a été habituée à la guerre et aux armes. D’ailleurs, le journaliste Andrew McCormick, vétéran de l’US Navy, témoigne dans le magazine « The Nation » : « Nos guerres nous ont rendus “accros” à la force, et avec le discours de guerre civile maintenant sur les lèvres de tant d’Américains, cette dépendance pourrait bien nous détruire. »
